Hommage à notre maman

Hommage à notre maman

16 août 2018

Hommage prononcé le 10 août à Plufur

Mesdames, Messieurs,

Cher-e-s Ami-e-s,

 

Avec Odile, qui lui a consacré le meilleur d'elle même pour la rendre heureuse jusqu'à son dernier souffle, et au nom de toute la famille, je tiens à vous remercier pour votre présence nombreuse encore aujourd'hui et pour toutes vos marques d'affection et de sympathie.

Un merci tout particulier à la municipalité de Plufur qui a bien voulu mettre à notre disposition cette salle polyvalente et à son maire, Hervé Guélou, pour les propos respectueux et chaleureux qu'il vient de tenir.

Au terme d'un combat trop ingrat qui inexorablement l'éloignait chaque jour un peu plus de nous, nous voici donc réunis pour rendre cet ultime hommage à Yvonne qui nous a quittés ce 7 Août       en laissant derrière elle l'empreinte indélébile de ses pas à Kerdaret où elle était née le 5 septembre 1929.

Son père, Jean-Yves-Marie Bruno, que tout le monde appelait Mali, était également né ici. C'est dire combien notre enracinement ici est profond et ceci explique sûrement notre attachement à cette terre, rude pour ceux qui la travaillent et qui ne trouvent pas toujours en retour  la juste rémunération que mériterait le labeur. Mais ceci n’altérera jamais cet attachement à la terre où nous sommes nés, à notre langue, à notre culture Bretonne et populaire en un mot: à notre identité de gens d'ici.

Donc, notre grand-père Bruno, que nous n'avons pas connu, avait épousé notre grand-mère Jeanne-Marie Kerharo qui habitait  Convenant Ty Skol à Tréduder et c'est donc ici, à Kerdaret, que la famille va construire sa vie.

Bien entendu, enfants de la terre, ils avaient compris depuis longtemps que la vie obéit à des contraintes objectives, comme le temps qu'il faut pour que le jour se lève, pour que les saisons se renouvellent ou pour que la marée monte ou  redescende… La mer était là, pas très loin et son grondement était perceptible pour peu qu'on se donnait la peine d'aller à Pen An Ty où aucune haie ne nous protégeait du vent qui nous venait directement de la mer...

Mais au-delà de ces contraintes objectives, la petite famille avait aussi vite compris que la vie est une construction humaine dont les contours obéissent à des règles qui n'ont pas nécessairement un rapport avec la nature. Le père Bruno, tout comme notre autre grand-père, avait fait la première guerre mondiale et en avait connu  les épisodes les plus marquants  et les plus atroces. Comme tous ce qui en réchappèrent il en revint marqué à vie, les multiples cicatrices résultant des éclats d'obus qu'il avait sur les membres lui rappelant quotidiennement, bien plus que les 3 médailles dont il fut attributaire, la souffrance terrible endurée par ces soldats auxquels on avait pourtant promis que cette guerre serait courte et joyeuse…Tout le monde sait aujourd'hui qu'elle fut longue et meurtrière.

La grande lucidité du grand Jaurès et la peinture que donnera plus tard Henri Barbusse dans son ouvrage «Le Feu»  marqueront définitivement sa culture et son engagement pacifiste et progressiste. Alors qu'il était livreur aux halles  de Paris  il viendra,  après son mariage, se réinstaller à Kerdaret en 1928 et le traumatisme de la guerre qu'il allait continuer à vivre ne quittera jamais sa conscience politique qui l'avait conduit au vote communiste bien avant 1930... Cette culture là marquera aussi la sensibilité politique de Yvonne qui, à l'état civil fut dénommée Joséphine-Yvonne-Marie histoire de faire plaisir à la famille dont la préférence allait à Joséphine sûrement par référence au prénom de sa grand-mère? On fit plaisir à la famille mais on l'appellerait quand même Yvonne...

C'est donc dans cet environnement marqué à la fois par le rejet de la guerre et la générosité d'une maman qui ne gardait rien pour elle seule que Yvonne va faire ses premiers pas dans la vie, en commençant par aller à l'école à Tréduder car c'était un peu plus près de Kerdaret et, surtout, elle pouvait ainsi aller prendre ses repas à Penguilly où était venue s'installer sa grand-mère et deux de ses tantes. Mais cette scolarisation à Tréduder ne va pas durer et l'option sera prise de confier la mission à Mademoiselle Teurnier à l'école publique de Plufur d'où elle obtiendra son certificat d'études primaires en 1941. Bonne élève, l'option fut prise de l'inscrire au cours complémentaire de Plestin où elle intégrera d'emblée ce qui équivaudrait aujourd'hui à la classe de cinquième.

Mais cette période est aussi celle du  «vol noir des corbeaux sur nos plaines»,  celle de de la période sombre de l'occupation et de la deuxième guerre mondiale. Son papa fut à nouveau mobilisé en 1939 pour être démobilisé quelques mois plus tard. Mais le temps de l'occupation, la peur, la hantise de la presque jeune fille de voir sa maman assumer seule la vie et la gestion de la ferme, la crainte aussi de voir le papa succomber à la tentation de consommer un peu trop souvent le fameux Calvados, faisaient de Yvonne une jeune fille anxieuse, pressée de revenir à la ferme pour apaiser tout le monde et pour être auprès de sa maman…Au terme d'une année scolaire très honorable pourtant, Yvonne n’intégrera pas la classe de quatrième et restera à son tour à la ferme…

1942, âgée de 13 ans, ce sera donc l'apprentissage de la vie active dans cette petite ferme qui était au fond à l'époque la taille moyenne des exploitations mais dans un environnement que nous avons beaucoup de mal à imaginer aujourd'hui. C'est aussi dans cet environnement que se forment les idées et les engagements. Dans le climat pesant de l'occupation, le parti pris était d'emblée celui de la Résistance tandis que  le principal plaisir était celui que procure la belle solidarité de voisinage avec tout près de nous la famille Salic, venue de Brélévenez;

Solidarité entre jeunes filles et jeunes gens aussi avec déjà des différenciations qui s'opèrent entre ceux qui s'engagent concrètement dans la Résistance et ceux qui le font un peu moins nettement. C'est l'apprentissage de l'économie pour ne pas gaspiller la moindre parcelle de bonheur susceptible de se présenter. Tantôt une soirée, tantôt une réunion de famille, tantôt u petit bal dérobé du côté de Ty Pry...C'est aussi à partir de tout ce que léguera cette culture que quelques années plus tard elle fera l'apprentissage du théâtre, ce qui renforça sa conviction quant à la possibilité de voir la culture être mise à la portée de toutes et de tous même s'il fallait parcourir 8Km à vélo ou à pied pour pouvoir suivre les répétitions! C'est aussi à ce prix là que se construisait pas à pas le rayonnement de l'amicale laïque.

 

Oui, c'est dans ce contexte du refus de la guerre et du combat généreux de la Résistance contre la barbarie Nazie  que se fondera cette conviction absolue que le monde allait évoluer vers une société meilleure, plus généreuse et plus juste. Cela ne faisait pas de doute: un monde nouveau allait naître et l'histoire allait donner raison au combat des justes. C'est sur la base de cette conviction qu'elle fera aussi le choix de l'engagement politique avec les communistes d'ici, engagement qu'elle partagera toujours avec notre papa déjà élu conseiller municipal à la Libération.

L'espoir se conjuguait au présent, un monde nouveau allait assurément émerger,  la voie du bonheur allait assurément s'ouvrir pour toute l'humanité et ceci lui allait bien car elle ne supportait pas l'injustice.

Bien entendu, les choses ne se passeront pas ainsi et personne d'autre que le grand poète Louis Aragon n'a à mes yeux exprimé ce contexte avec ces mots magnifiques qui disent presque tout pour nous aider à comprendre :je laisse parler Aragon.

 

Dans ce siècle où la guerre atteignait au solstice
Les hommes plus profonde et noire l'injustice
Vers l'étoile tournaient leurs yeux d'étonnement
Et j'étais parmi eux partageant leur colère
Croyant l'aube prochaine à toute ombre plus claire
A tout pas dans la nuit croyant au dénouement

Et puis Louis Aragon poursuit, toujours dans le même poème:


On sourira de nous comme de faux prophètes
Qui prirent l'horizon pour une immense fête
Sans voir les clous perçant les paumes du Messie

Et puis enfin,

On sourira de nous pour le meilleur de l'âme

On sourira de nous d'avoir aimé la flamme

Au point d'en devenir nous-mêmes l'aliment

Et comme il est facile après coup de conclure

Contre la main brûlée en voyant sa brûlure

On sourira de nous pour notre dévouement.

On ne peut mieux résumer le sens d'un engagement qui avait pris sa source dans la vie; Certes, le Monde a beaucoup changé depuis, mais ceci n'a pas rendu le capitalisme meilleur, les bouleversements intervenus n'ont pas garanti la paix et le combat pour la vie et l'émancipation des hommes doit continuer à chercher sa voie dans le contexte particulier que nous traversons en sachant toujours se  rappeler d'où on vient. Elle ne l'a jamais oublié.

C'est cette éducation là que nos parents nous ont inculquée et nous leur en sommes infiniment redevables. Non seulement ils nous ont donné la vie, mais il nous ont appris à lui donner un sens: celui du partage, de l'amour et de l'amitié, de la solidarité et de l'humilité.

Oui, chez nous la porte était toujours ouverte et l'étranger n'était pas notre ennemi: il était notre semblable. Ceci est tellement vrai que parmi les quelques vagabonds qui parcouraient la campagne en ces temps là, il y en avait un que l'on dénommait Blanche. Notre maman s'était prise d'affection pour lui et à l'occasion de son passage il était toujours sûr de trouver ici le gîte et le couvert... 

Oui, cette approche hospitalière était aussi une approche laïque et tolérante. Non seulement elle comportait une juste prise en compte de la sensibilité de nos grands mères aux questions de l'église mais à Kerdaret nous avions pris aussi l'habitude d'accueillir régulièrement Guillaume Quéré qui appartenait à la communauté Protestante de Uzel et dont la famille a été récemment honorée pour son engagement durant l'occupation.

Mais les occasions de rencontres à la maison étaient multiples et on ne dénombre pas toutes les raisons qui faisaient se rencontrer ici Jean Le Bras, Marcel Hamon, François Le Merle et bien d'autres encore dont la motivation première était l'engagement public bien sûr, mais s'agissant de beaucoup d'entre eux la dimension solidaire n'était jamais bien loin. Ainsi, il me revient en mémoire ces déplacements fréquents de Marcel et de Madeleine qui répondaient toujours présents dès l'instant qu'ils pressentaient qu'une difficulté était susceptible de surgir dans notre environnement...

C'est cet engagement là qui va jalonner aussi toute sa vie  dès son mariage avec notre papa en 1950, année aussi du décès accidentel de son papa, projeté à terre par une jument qui galopait pour aller à la rencontre de son poulain. Ce fut pour elle une première déchirure tant sa sensibilité était grande et tant elle aimait regrouper autour d'elle comme dans un même nid toutes celles et tous ceux qu'elle aimait bien et en particulier les siens.

Cette sensibilité là l'a poursuivie jusqu'aux petits enfants qu'elle aurait aimé voir plus souvent et plus longtemps; ceci lui aurait permis de prolonger les soirées de quelques parties de Belote avec Solène et Soizic auxquelles elle a inculqué le goût et l'art de jouer... Il faut dire qu'avec Yvonne, son amie de Kerhoant du temps où elles  étaient jeunes filles et devenue ensuite sa belle sœur, elles en ont gagné des concours. La petite cagnotte constituée par ces petits gains cumulés au cours des dimanches d'hiver permettait chaque année aux deux couples qui sont toujours restés très liés de s'offrir, de temps en temps, une petite sortie au restaurant.

Cette sensibilité à fleur de peau valait également pour les animaux et la vente d'une vache, d'une génisse ou d'un veau était toujours pour elle un déchirement, au point où elle allait se réfugier dans le bois pour cacher ses larmes et pour échapper à la scène de la séparation. Cette sensibilité là la poursuivra tout au cours de sa vie et ce n'est sûrement pas par hasard que les chats et les chiens perdus ou abandonnés avaient pris l'habitude d'élire domicile chez nous. Mais cette sensibilité là valait avant tout pour les relations entre humains et nous garderons longtemps en mémoire ces soirées d'hiver au cours desquelles avec les Castel Pic on se laissait aller autour du feu de cheminée à 2 ou 3 parties de Coinchée. Cette culture là sera perpétuée jusqu'à nos jours et c'est toujours avec la même joie et le même plaisir que l'on accueillait les ami-e-s, les compagnons, les camarades…

Au cours de ces dernières décennies, elle avait eu à vivre la grande joie de voir arriver  de nouveaux voisins et ils furent accueillis les bras ouverts avec joie et bonheur. Ce bonheur là c'était le plaisir simple de se retrouver en se partageant les repas au hasard de la «fortune du pot». On se partageait ce qu'il y avait et Françoise, déjà gravement malade, annonçait son arrivée et son intention de rester manger...c'était ainsi; malheureusement le plaisir de ces retrouvailles quasi quotidiennes ne parviendra pas à endiguer la maladie… Elle décédera et quelques années plus tard Gilles tombera malade à son tour. Dès lors, spontanément, naturellement, sans rien dire, sans rien attendre en retour, nos parents vont accepter de substituer autant que possible à la famille, sans dire un mot, en gardant la porte ouverte et en se rendant disponible autant que nécessaire, par exemple pour conduire Gaédig à l'école. Je ne résiste donc pas à cette envie de vous donner lecture ici du message de Nolwen la sœur aînée de Gaédig qui nous dit (et je la cite) : «Juste un petit message pour vous dire que je suis de tout cœur avec vous dans ce moment difficile. Tu lui feras un gros bisou et à Odile aussi. Pas une journée où tes parents ne sont pas dans mes pensées et me donnent le courage d'avancer dans une vie simple et de partage. Quelle fierté d'avoir eu des parents aussi empreints de sagesse, la vraie noblesse de la Bretagne».   L'essentiel est dit.

Le poète Paul Eluard, dans le château de pauvres, ne semble pas non plus avoir découvert la recette miracle pour atteindre le bonheur. Mais il nous dit aussi qu'il ne faut pas de tout pour faire un monde; il faut du bonheur et rien d'autre affirme- t-il. Et il poursuit:  «Pour être heureux, il faut simplement y voir clair et lutter sans défaut». C'est pourquoi, en toute simplicité nous te disons Merci maman de nous avoir rendus heureux et pour rester fidèles à ce que tu as été, il nous a semblé juste de choisir MOZART et Jean Ferrat pour accompagner en musique cette triste journée.

 

Gérard Lahellec

Plufur le 10 août

Gwellaat buhez an dud / Améliorer la vie des Gens - Gérard Lahellec

Plus on est enraciné, plus on est universel - Eugène Guillevic