Aspects du seisme en Bretagne

Aspects du seisme en Bretagne

1 nov. 2013

La Bretagne est une région de légende et d'enchantements.

Présentée avec condescendance par des commentateurs qui ne la connaissent qu'à travers des images d'Épinal surannées de «bécassine de coiffes et de chapeaux ronds», la Bretagne n'est pas cette contrée attardée du bout de l'Europe. La Bretagne est une région moderne, ouverte sur le monde, première au palmarès de la réussite scolaire aux examens et connaissant une croissance démographique de près de 25 000 habitant-e-s par an. Ouverte sur le monde, la Bretagne développe aussi une diversité de productions agricoles, allant de tous les modes conventionnels aux modes agronomiques et biologiques.

En réalité, ce qui se passe en Bretagne devrait interpeller tous les progressistes de France et d'Europe. La tension extrême qu'elle traduit risque malheureusement de se révéler annonciatrice d'une tendance lourde qui pourrait, demain, se déployer bien au delà du seul territoire national. L'explosion sociale et sociétale en Bretagne vient illustrer à la fois l'expression du refus de l'insupportable et l'absence de perspective politique crédible, alternative à la politique actuelle.

Ainsi, par exemple, l'activité de pêche, que les collectivités territoriales soutiennent, est présentée par l'Europe comme une activité nuisible; l'argument écologique de protection de la ressource et l'outil constitué par les quotas transférables, poussent à la vente des droits de pêche aux plus gros armements espagnols; les pêcheurs disparaissent tandis que les poissons qui peuplent nos côtes ne seront plus débarqués dans ces ports bretons dont la modernisation est pourtant financée par les collectivités. Cette situation risque de conduire très prochainement les pêcheurs Bretons à rejoindre la tempête de protestation qui secoue le monde agricole et agro-alimentaire. En réalité, on parlera demain aussi d'un modèle Breton de développement de la pêche arrivé «à bout de souffle», pour tenter de justifier aussi, idéologiquement, sa disparition.

Le «cache sexe» hypocrite que constitue l' argument écologique n'est pas recevable. L'argument écologique de la protection de la ressource doit être entendu et pris en compte. Mais ce qui est inacceptable, c'est cette instrumentalisation de la sensibilité légitime de l'opinion aux questions environnementales pour lui faire admettre de nouveaux abandons de productions afin de favoriser la concentration de ces productions entre les mains de quelques rapaces. C'est aussi ce qui se passe dans le secteur agricole et agro alimentaire. La spécificité Bretonne réside dans le fait que ces activités pèsent deux fois plus dans l'économie régionale que dans la moyenne des régions françaises, tandis que la taille moyenne de la ferme bretonne n'est que de cinquante hectares environ. Certes, on me rétorquera que les productions hors sol existent en Bretagne, ce qui est vrai.

Mais il convient de comprendre qu'à la différence d'un grand nombre de Régions de France, d'Europe et du Monde, le développement agricole en Bretagne s'est fait par la préservation d'un nombre relativement important d'exploitations agricoles, développant une forme de polyculture où le paysan éleveur, producteur de viande ou de lait, complétait les activités de son exploitation en y adjoignant une unité de production de porcs ou de volailles, parfois même en allant travailler à l'abattoir voisin ou à la coopérative agricole toute proche.

Certes, ce développement là ne s'est pas fait sans défauts ni sans faillites! Sont principal défaut est d'avoir asservi des petits producteurs et des salariés à un type de production dont le seul maître à bord était le patron intégrateur décidant de tout, de la livraison des poussins aux éleveurs à la rémunération du produit fini après avoir, entre temps, décidé les conditions de la fourniture de l'alimentation animale; soyons donc très clairs : ce modèle là doit changer.

Mais, c'est sur ces bases que cette production s'est développée et nul ne peut démontrer que la situation économique de la Bretagne aurait été meilleure si cette réalité avait été autre ou si ces exploitations à «multi-activités» avaient disparu plus vite. Ce sont ces petits et moyens producteurs et les salariés des unités de transformation qui leur sont liés, qui sont les premières victimes de la situation que nous connaissons. Tout est mis en œuvre aujourd'hui pour fragiliser les activités de production quelles qu'elles soient. Ainsi, les dérégulations européennes en cours, n'ont pas pour objet de conforter un développement durable de productions utiles, mais avant tout d'exacerber la concurrence et la compétitivité pour tirer les prix à la production vers le niveau le plus bas. En outre, l'agriculture et les activités de l'alimentaire sont devenues des monnaies d'échange banalisées, tout comme l'exception culturelle; la préservation de l'une suppose que l'on accepte de brader l'autre à un certain prix de marché. Il suffit pour s'en convaincre d'observer le récent accord transatlantique entre la commission Européenne et l'Amérique du nord prévoyant, notamment, des importations de viandes bovines et porcines à des prix défiant ceux pratiqués en Europe. On observera aussi que la production porcine a chuté en Bretagne comme ailleurs, notamment en raison des contraintes découlant des obligations de mise aux normes des bâtiments d'élevage. Dans le même temps, cette production subit le contre coup de la concurrence déloyale pratiquée par les abattoirs allemands employant des salariés venus de l'est européen et rémunérés à des salaires variant entre 5 et 7 euros de l'heure.

Si nous prenons l'exemple de la production des œufs, nous constatons que l'Europe souffre d'un excédent de 5 millions de poules pondeuses, ce qui génère un excès de production dont les grandes bénéficiaires sont les centrales d'achat, achetant à vil prix aux producteurs des œufs de première qualité.

Mais cette situation d'excédent structurel ne conduit pas à à réguler la construction des unités de productions, bien au contraire; nous assistons en ce moment même, en Bretagne, à la construction d'unités industrielles toujours plus grandes, ce qui aura pour effet d'aggraver encore la crise et d'accélérer la faillite des unités de production de taille moyenne, réparties sur tout le territoire et de rendre la reprise des exploitations plus compliquée encore.

S'agissant de la volaille destinée à l'exportation, la production bretonne subit le double effet et au même moment, de la concurrence Brésilienne et de l'abandon des restitutions européennes à l'exportation. Certes, on ne construira pas un modèle nouveau de développement durable de cette filière en se contentant de viser seulement un marché tendant à être saturé par des concurrents bénéficiant de conditions naturelles, économiques et financières très avantageuses pour vendre au meilleur prix leurs productions de volailles standards; mais ce n'est pas non plus sur des ruines que l'on construira en France une filière durable de production dont nous importons 50% de ce que nous consommons! Tout le travail de la puissance publique rassemblée devrait être aujourd'hui d'engager un processus pour la réalisation d'une filière avicole renouvelée, intégrant les investissements et les mutations nécessaires pour éviter aussi un effondrement total d'une filière qui entrainerait dans sa chute l'ensemble d'un édifice économique impliquant une multitude d'autres activités économiques vitales pour le territoire.

C'est à ce travail là qu'il convient de se consacrer car c'est à ce prix là qu'il est possible de sauver une activité économique utile au pays et à ses territoires, au premier rang desquels, la Bretagne.

C'est dans ce contexte brièvement rappelé que s'amalgament tous les mécontentements. Il est permis de se demander si le vote majoritaire des Bretons au moment du référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005 n'était pas déjà annonciateur d'un rejet multiforme et composite de la politique européenne?

C'est en tout cas dans ce contexte de mécontentement général que défilent dans les mêmes manifestations et côte à côte les salariés et ceux qui les licencient, les régionaux libéraux et les conservateurs, les souverainistes et les régionalistes, les populistes d'extrême gauche et d'extrême droite, les partisans d'une Europe fédérale avec ses zones franches et les adversaires de l'Europe.

C'est dans ce contexte que se développent les pires dévoiements, allant même jusqu'à voir une partie de la droite et l'extrême droite usurper la référence à la révolte des bonnets rouges de 1675 en guise de symbole de la contestation actuelle!

Dans un tel contexte, le projet de mise en place de l'écotaxe a constitué la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, tandis que les portiques sur les routes nationales ont matérialisé l'exutoire devenu le plus grand dénominateur commun de l'expression des oppositions à la politique gouvernementale mais aussi des mécontentements et des souffrances sociales. Il faut absolument les entendre. Il faut absolument le comprendre; l'écotaxe, telle que sa mise en œuvre était prévue est désormais derrière nous! Si son principe n'était pas unanimement contesté, les modalités de sa mise en œuvre étaient par contre massivement rejetées et Il ne sert à rien aujourd'hui d'exprimer des commentaires sur une écotaxe qui aurait dû être maintenue, fusse pour stigmatiser un peu plus un gouvernement déjà bien à la peine!

Il faut se rendre à l'évidence, que cela plaise ou non : le mouvement d'opposition à l'écotaxe telle que sa mise en œuvre était envisagée a été le plus fort et la copie est à revoir! C'est une donnée objective, une réalité matérielle, un fait, dont tout le monde se doit maintenant de tenir compte! Il ne faut pas perdre de vue non plus que le fait de confier la gestion de cette taxe à un groupe privé Italien a constitué aussi un argument qui a pesé en faveur de la mobilisation contre le projet!

Ce qui se passe en Bretagne rehausse la responsabilité de tous les progressistes. Dans ce contexte, la question de l'Europe ne peut être éludée. Ce n'est plus une question lointaine; c'est une question de notre quotidien. Nous sommes en présence de la grande question politique du rapport de la France à l'Europe. La question posée, à partir de l'ébullition qui a cours en Bretagne montre bien, avant même tout débat sur les contenus des politiques européennes, que l'on a besoin d'un bras de fer avec ces institutions pour dégager les marges de manœuvres nécessaires.

Cette situation de tension, qui appelle une nouvelle ambition publique, implique aussi une grande réforme de la fiscalité, une fiscalité juste et lisible, dépassant les contorsions des adaptations illisibles dont les principaux bénéficiaires sont les «catégories économiques» qui n'ont pas besoin de nouveaux cadeaux fiscaux. Mais sans attendre, la situation exige une prise en compte solennelle, au plus haut niveau de nos institutions, pour faire prévaloir des choix ambitieux afin de sauvegarder le potentiel de production en renouvelant l'outil industriel et en assortissant cette stratégie d'un appel public à projet afin d'encourager un processus de mutation permettant de s'engager dans la voie d'un réel développement qualitatif et durable.

Gwellaat buhez an dud / Améliorer la vie des Gens - Gérard Lahellec

Plus on est enraciné, plus on est universel - Eugène Guillevic