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Dans le débat sur la défense des langues et de la culture Bretonnes

Ayant appris le Breton auprès des locuteurs natifs de Bretagne que sont mes parents et qu'étaient mes grands parents, je n'avais jusque là aucune honte à me qualifier de Bretonnant.

 

Engagé depuis de nombreuses années dans les débats se rapportant à la défense des langues et de la culture en Bretagne, je m'interroge sur le sens de certaines évolutions en cours consistant à vouloir normer le cadre de la pratique des langues de bretagne ainsi que l'usage de certains mots. En outre, je m'interroge aussi sur les motivations en cours, conduisant à préférer qualifier de «brittophones» les locuteurs de la langue bretonne que l'on qualifiait jusque là de bretonnant-e-s, et pourtant je ne suis pas sûr du tout que ça signifie la même chose.

 

Etre brittophone, cela me semble faire oublier le côté racines, cultures, oublier que cela vient du verbe bretonner, oublier que nos ascendants ont souffert et ont galéré, se sont fait mépriser quelques fois pour se faire comprendre ou tout simplement pour avoir parlé leur langue.

Pourtant, c'est bien de cette oralité, de cette transmission des savoirs et de ces complaintes, de ces ancrages populaires auxquels nous devons presque tout, que notre culture s'est construite dans le temps pour arriver aujourd'hui jusqu'à nous. Je pense qu'il ne faut jamais l'oublier.

 

Disant cela, je pense spontanément à Marcel Guilloux de Lanrivain; il ne sait pas que je parle de lui dans ce texte et je sollicite son indulgence car je sais que sa grande modestie pourrait en souffrir. Marcel est aujourd'hui ce grand jeune homme qui a fêté ses 80 ans l'an passé, entouré de tous les siens. Marcel était un enfant méprisé, rejeté parce qu'il était un peu différent des autres enfants de son âge.

 

Ce n'est qu'à son adolescence que l'on va découvrir qu'il souffrait d'une petite pathologie qui le rendait presque aveugle. Marcel avait donc développé comme un sixième sens; il apprenait tout par coeur ; le chemin pour se rendre à l'écurie et à l'étable; le chemin pour aller jusqu'aux champs mais aussi les paroles des chansons, complaintes et récits qu'il entendait.

 

C'est ainsi qu'il est devenu celui qu'il est et qui, après avoir communiqué son savoir à des dizaines de plus jeunes telles que Marthe Vassalo, Annie Ebrel et tant d'autres, se plaît encore à «en pousser une» avec Yann-Fanch Quemener ou avec Erik Marchand.

 

En tout cas je suis convaincu que je serai toujours bretonnant

Lorsque les gens de mon âge sont entrés au collège dans les années 1964-1965, c'est avec un peu de mépris que nous, les enfants de Plufur, étions surnommés les «Zoulous» tandis que ceux de Trémel, la commune d'à côté, étaient surnommés les «Pygmés».

 

Même si dans mon esprit d'enfant les «Pygmés» étaient un peu plus évolués que les «Zoulous», du fait de leur plus grande proximité avec le chef lieu de canton, nous avions en commun d'être considérés un peu comme des attardés, d'avoir en commun des parents qui bretonnaient entre eux, d'être exposés au même handicap de la maîtrise du Français.

 

Mais socialement, nous n'avions pas des habits de marques, étions chaussés de sabots, étions placés à l'internat et n'avions pas chez nous les premiers rudiments du confort.

 

En me souvenant de ces épisodes, en me rappelant tout cela je me dis que ces choses là sont consubstantielles de notre bretonnité que nous soyons locuteurs bretons ou gallos. Bref, pour ma part, c'est ainsi que je suis donc bretonnant, c'est tout cela notre identité et je ne voudrais pas qu'aujourd'hui, en plus, nous subissions un deuxième affront au motif que nous parlons mal et avons mal appris le breton, un peu avec le même dédain de ceux qui, au milieu du siècle dernier, qualifiaient ceux qui parlaient le gallo de «gens» qui ne parlaient ni le français ni le breton !

 

Et c'est ici que se niche un de nos problèmes car c'est par exclusion de notre culture et de notre enracinement, avec tout ce qu'il conporte, que nous nous sommes approprié le français! Je pense que cette question devrait continuer à interroger fortement car elle pointe quelque part ce que devrait être une République moderne...

 

Mais cette question de l'appellation, n'est surtout pas une simple question de sémantique ; elle sous-tend à mes yeux un problème politique de fond;

C'est peut être ici qu'il faut chercher l'origine de la motivation de ce qui constituera ma deuxième remarque : la question populaire.

 

«Assurer le maintien et la transmission du Breton populaire»disait le texte adopté par le conseil régional en 2004 et je continue à faire mien cet objectif, pour lequel j'entends continuer à m'engager.

 

C'est peut être parce que l'on a tendance à considérer que demain les locuteurs n'existeront plus, en tout cas ceux issus de l'oralité, que la tentation est grande d'engager des procédures normatives, très inspirées du reste de ce que font trop souvent les institutions de la République et de l'Europe libérale, de confier ainsi à des spécialistes, n'ayant de comptes à rendre à personne, le soin d'apprécier, de noter et de choisir entre ce qui est bon et ce qui est moins bon, ce qui serait éligible à certaines politiques et ce qui ne le serait pas.

 

Il ne faudrait pas que ce soit le cas car, tout ce qui éloigne du populaire, éloigne de la culture !

 

Disant cela, je pense à ce magnifique discours que JMG Le Clézio a prononcé en décembre 2008, au moment où il recevait le prix Nobel de littérature; (….) mais comme je veux laisser Elvira à Jean Michel Le Boulanger pour que nous puissions continuer à boire aux mêmes sources»!) je me contenterai de dire que cette aventurière conteuse, qui n'était ni littéraire ni universitaire, parvenait à faire battre le coeur de ceux qui se reconnaissaient dans son art !

 

 

Je ne résiste pas à vous faire partager ce magnifique passage du discours de JMG Le Clézio :

«... elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité »

 

En réalité, c'est un peu la même chose que la Gwerz, dont François-Marie Luzel ne pouvait dire que ce qu'il en avait trouvé au moment où il écrivait ces lignes et je le cite :

 

« ...des chants souvent incomplets, altérés, interpolés, irréguliers, bizarres» mais, et je poursuis la citation, «qui va droit au coeur, nous intéresse et nous émeut par je ne sais quels secrets, quel mystère, bien mieux que la poésie d'art. C'est réellement le coeur du peuple breton qui bat dans ces chants spontanés ».

 

Etrangère aux querelles érudites et aux usages politiques qui pouvaient lui être assignés, la chanson vivait parce qu'elle exprimait une vision du monde partagée par ceux qui la transmettaient et le moins que l'on peut dire est que cette vérité était bien dérangeante car comme l'a dit quelqu'un, c'était peut être Anatole Le Braz : « La terre était entre les mains des uns, l'esprit du peuple entre les mains des autres ».

 

C'était aussi le temps où La Villemarqué louait les paysans bas bretons d'être soumis, résignés à la misère et heureux malgré tout grâce à la religion, et je le cite « Qui leur prêche le respect pour les gens d'Eglise, pour les propriétaires, pour toutes les personnes d'une condition supérieure ».

 

Bref, c'est aussi cela notre enracinement et il y a un peu de cela dans toute l'oeuvre d'Anjela Duval, dans les écrits de Guillevic ; Bref, c'est de « L'universel concret » et c'est la raison pour laquelle je plaide donc pour le développement de la transmission du breton populaire.

 

L'ambition qui vaut pour la langue bretonne vaut aussi et conjointement pour le gallo. C'est la raison pour laquelle, si la demande sociale va de soi pour la langue bretonne, elle doit aussi et concomitamant aller de soi pour le gallo.

 

Enfin, il convient d'être extrêmement vigilants sur tout ce qui est normatif.

Seule l'église, au temps de sa splendeur, s'était arrogée le droit de normer et de s'occuper d'à peu près tout, y compris de l'usage et de la pratique des langues. Je considère pour ma part que cette période est derrière nous.

 

Je pense qu'il faut le dire et le réaffirmer tout comme il faut lever les inquiétudes qui s'expriment autour des contraintes très vite interprétées comme une sorte de contrôle à l'égard de la création intellectuelle, culturelle ou audiovisuelle.

 

J'ai tenu à donner ce modeste point de vue, d'une part, parce qu'il ne faut jamais oublier d'où on vient et , d'autre part, parce que c'est souvent sur les terres laissées en friches que poussent les mauvaises herbes.

 

Gérard Lahellec, le 04/02/2012

Gwellaat buhez an dud / Améliorer la vie des Gens - Gérard Lahellec

Plus on est enraciné, plus on est universel - Eugène Guillevic